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Ouganda, crois-moi

Six mois ont passé depuis qu’Idea Studio s’est envolé pour l’Afrique afin de tourner son dernier film UNICEF360°, « Karamoja Rising ». Ceux d’entre vous qui me connaissent ont sans doute déjà entendu l’histoire derrière cette histoire. Et même certains qui ne me connaissent pas l’ont entendue. Des chauffeurs Uber, des caissières de banque, des promeneurs de chiens, deux ou trois baristas, un télévendeur. Depuis que je me suis engagé dans cette aventure, je porte le poids d’un besoin : raconter ce dont j’ai été témoin à quiconque veut bien l’écouter. Alors installez-vous confortablement, parce que c’est à vous, maintenant, que je le raconte.

Voici Lucy et sa fille Aliat. Lucy a mis au monde dix enfants; deux sont morts, et Aliat a bien failli être la troisième. Le regard de Lucy m’a aussitôt rendu humble, et il me hante encore. Elle incarne parfaitement la dureté de la vie pour les femmes et les enfants du Karamoja, et tout ce qui rendait notre voyage si important.

Lucy tenant sa jeune fille Aliat dans la région du Karamoja, en Ouganda
Lucy et sa fille Aliat.

Pour vraiment comprendre les problèmes du Karamoja, il faut le voir de ses propres yeux. Les enjeux environnementaux, l’insécurité, la marginalisation et le manque d’infrastructures sont les principaux facteurs du déclin du bien-être et des conditions de vie des Karamojong. C’est ce qu’on lit dans les manchettes, mais nous nous sommes habitués aux mots d’un monde qui compte trop de problèmes. Parfois, il suffit du regard grave de quelqu’un comme Lucy pour arracher les gens à leur propre vie assez longtemps pour qu’ils agissent.

Nous étions cinq à monter à bord d’un petit avion sur la piste de Kajjansi, à Kampala, le 15 décembre 2015. Après un bref vol de deux heures, nous avions remonté le temps de mille ans. Nous avons atterri à la pointe nord-est de l’Ouganda, près du mont Moroto, à la frontière du Kenya. Pendant la descente, nous admirions les manyattas circulaires vues du ciel, comme des cercles de culture laissés par une race venue d’ailleurs.

Un membre de l’équipe d’Idea Studio, en t-shirt de l’UNICEF, marchant vers l’avion sur la piste de Kajjansi, à Kampala
Le départ de la piste de Kajjansi, à Kampala.

Après un court exposé de sécurité de l’UNDSS dans le salon de la piste de Nadunget, on nous a conduits dans le sous-comté de Nadunget, jusqu’au village de Namagorat.

À notre arrivée devant la manyatta, quelques enfants curieux se sont approchés avec prudence. Ils étaient timides au début, mais la vue des Land Rover familières de l’ONU les a rassurés. Ces gens connaissent bien l’UNICEF Ouganda; sans son aide et son soutien, ils périraient à coup sûr.

Un jeune enfant karamojong regardant la caméra, parmi les adultes du village
Un des enfants venus à notre rencontre.

Voir pour la première fois des enfants dans de telles conditions laisse une marque. On nous avait bien prévenus, mais aucun exposé ne prépare vraiment à cela. Ils n’ont littéralement rien, et les plus jeunes ne portaient que des chandails déchirés et souillés. Beaucoup montraient des signes de malnutrition, et certains avaient un besoin criant de soins médicaux.

Deux jeunes enfants en vêtements déchirés, assis dans l’embrasure d’une habitation de branchages et de terre
Les plus jeunes ne portaient que des chandails déchirés et souillés.

Mon instinct me poussait à agir sur-le-champ. Trouvons-leur de la nourriture et de l’eau, amenons les malades à l’hôpital, voilà ce que je me disais. Puis je me rappelle qu’on a un film à tourner. Je crois que c’est ce qui a été le plus difficile pour plusieurs d’entre nous : rester concentrés sur le fait de raconter leur histoire plutôt que de leur venir en aide dans l’instant. Comprenez-moi bien, de l’aide se déployait tout autour de nous, et le travail de l’UNICEF se poursuit sur le terrain, mais ce que nous ressentions était plus personnel. Nous voulions sauver ces enfants, mais nous avons vite convenu que la meilleure façon de les aider était de rester concentrés sur la transmission de leur histoire au reste du monde.

Alors nous avons fait notre travail, et lancé un projet qui compte parmi les tout premiers du genre. Si vous vous demandez pourquoi nous avons fait tout cela, songez que les donateurs restent plus fidèles aux causes dont ils se sentent proches. Quoi de mieux, pour vous rapprocher de tous les enjeux auxquels l’UNICEF fait face dans le monde, que de vous y transporter réellement, quoique virtuellement, pour constater l’effet que peut avoir votre soutien.

La narration en réalité virtuelle ouvre toutes sortes de possibilités. Je pourrais parler pendant des jours de tout ce que nous avons appris jusqu’ici, mais l’essentiel, c’est qu’avec une caméra qui filme la sphère entière, le ciel au-dessus, le sol sous vos pieds et tout ce qu’il y a entre les deux, vous devez vraiment changer votre façon de regarder les choses. Règle numéro 1 : si vous racontez en vidéo 360° une histoire qui pourrait tout aussi bien tenir dans les limites d’un cadre vidéo classique, vous vous y prenez mal.

Revenons à l’Afrique.

À certains moments de ce voyage, il fallait nous rappeler que tout cela se produisait vraiment. Parachutés dans un lieu oublié avec cet attirail de caméras insensé, à filmer dans la chaleur de l’équateur, couverts de mouches, à courir nous cacher derrière des huttes de branchages et des buissons pour ne pas apparaître à l’image.

L’attirail de caméras à 360 degrés monté sur trépied, à côté d’un Land Rover blanc de l’ONU sur le lieu de tournage
L’attirail de caméras 360° en tournage, à côté d’un véhicule de l’ONU.

Nous devions avoir l’air plutôt comiques à leurs yeux. En fait, j’en suis certain, parce qu’ils ont ri de nous ouvertement, à de nombreuses reprises. Surtout quand nous tentions de nous faufiler par leur porte d’entrée, qui n’est en somme qu’une petite ouverture dans une clôture de branchages tressés bordée d’épines. À ce stade, je portais encore le pantalon de yoga que j’avais sur le dos en quittant Toronto. Mes bagages sont arrivés à Kampala avec des jours de retard, juste à temps pour le long voyage du retour, en fait. Un merci tout particulier à KLM pour celle-là. Je ne cessais de me dire que j’avais apporté avec moi des problèmes de pays riche, et il était hors de question qu’on me surprenne à me plaindre de mon manque de bas de rechange pendant que, autour de moi, des villageois portaient des sandales faites de pneus recyclés. Une idée plutôt ingénieuse, d’ailleurs.

Gros plan d’une sandale fabriquée à la main à partir d’un pneu de caoutchouc recyclé, portée à même le pied
Une sandale faite d’un pneu recyclé.

Une fois passés la porte d’entrée avec tout notre matériel, nous avons enfin rencontré Sylvia Joy, une jeune fille de 14 ans qui allait retenir toute notre attention le lendemain. Or, aucun de nous n’était prêt à ce que son entrevue allait révéler.

Sylvia Joy, une jeune fille de 14 ans, le menton appuyé sur la main, le regard tourné vers la caméra
Sylvia Joy, 14 ans.

Sylvia soutenait rarement le regard, mais elle a une force et une détermination qui font écho à la voix de sa mère. Il était difficile de la faire parler, mais heureusement, Norah, la meilleure amie de Sylvia, se tenait juste à côté d’elle. Ces deux filles sont inséparables et incroyablement protectrices l’une envers l’autre, ce qui fait plaisir à voir, car elles sont bien plus en sécurité lorsqu’elles sont ensemble.

Norah, la meilleure amie de Sylvia, souriant à la caméra
Norah, la meilleure amie de Sylvia.

À un moment de l’entrevue, tous les hommes sont partis, sauf notre technicien du son, et Sylvia s’est ouverte, parlant plus librement de ses craintes et de ses ambitions. Tout ce qu’elle souhaite, c’est pouvoir aller à l’école, mais elle a malheureusement perdu le soutien de sa tante, qui rendait cela possible. Sylvia avait bel et bien passé ses examens, mais on ne l’a pas laissée voir ses résultats parce qu’elle ne pouvait pas payer son bulletin. Comme parent, cela m’a bouleversé de l’apprendre et de voir une élève aussi motivée découragée; et plus elle se confiait, plus c’était accablant.

Sylvia et Norah moulant du grain sur une pierre, à l’extérieur d’une clôture de branchages tressés
Sylvia et Norah moulant du grain à l’extérieur de la manyatta.

Le rêve de Sylvia d’aller à l’école pour devenir infirmière est aussi assombri par sa peur du viol lié à la demande en mariage, une inquiétude quotidienne pour toutes les filles du Karamoja. La veille même de notre arrivée, une de ses amies avait été enlevée par un groupe d’hommes. Selon les mots de Sylvia, dès que cela arrive, « ta vie ne vaut plus rien ». C’est une très vieille coutume, celle d’hommes qui choisissent leur épouse, et heureusement, elle appartient de plus en plus au passé; mais ce jour-là, le rappel effrayant qu’elle se produit encore est devenu notre hantise.

Un trajet cahoteux sur le chemin poussiéreux menant au sous-comté de Rupa nous a aidés à digérer ce que nous venions d’entendre, et en arrivant au village de Kalukalet, nous avons rencontré Lochoro Lochap.

Lochap, un garçon de 12 ans, debout devant une clôture de branchages tressés, regardant la caméra
Lochap, 12 ans.

Lochap est un garçon de 12 ans sans parents, avec quatre plus jeunes frères et sœurs à sa charge, l’aîné ayant 6 ans. Ah, et si vous vous demandez qui sont ces deux charmantes vieilles dames, ce sont les grands-mères de Lochap, âgées respectivement de 73 et de 95 ans. D’après Lochap, elles sont trop vieilles pour faire quoi que ce soit, mais elles lui disent quoi faire. Ce garçon a les mains pleines; il cuisine même, quoique peu ces temps-ci, puisqu’il n’y a rien à manger. Tout le village de Kalukalet a faim, à cause de la sécheresse intense qui frappe la région.

Les grands-mères de Lochap, âgées de 73 et de 95 ans, assises côte à côte devant leur maison, dans la région du Karamoja, en Ouganda
Les grands-mères de Lochap, 73 et 95 ans.

Plus nous en apprenions sur Lochap, plus il forçait notre respect. Ce garçon accepte sans se plaindre la lourde responsabilité que la vie lui a mise sur les épaules, et il a quelque chose de posé, de terre-à-terre, qui semble naître de la rudesse de cet endroit. Quand je lui ai demandé s’il lui arrivait d’aller dans d’autres villages chercher de la nourriture, il a répondu : « Tu vas demander s’ils peuvent te donner; s’ils ne peuvent pas, tu repars. » Il est solide, mais tout ce qu’il faut savoir du vrai caractère de Lochap se lit dans sa petite sœur, qui ne le quitte jamais d’une semelle.

La jeune petite sœur de Lochap, dans une robe usée, regardant la caméra devant une clôture de branchages
La petite sœur de Lochap, qui ne le quitte jamais d’une semelle.

La partie suivante de notre expédition est celle qui nous a le plus ébranlés, pour de bonnes comme de mauvaises raisons. Le dernier jour, on nous a menés à l’hôpital St. Kizito Matany où, après un bref accueil de l’infirmière-chef Atekit Hellenic, on nous a fait passer devant l’unité de soins thérapeutiques pour enfants. Un endroit où aucun de nous n’aurait jamais songé à prendre une photo, un endroit où des enfants mouraient littéralement sous nos yeux. La malnutrition avancée est une chose terrible à vivre pour un enfant.

Dehors, des femmes faisaient la file avec leurs bébés pour prendre part à un programme externe qui a lieu chaque jeudi et offre un complément alimentaire aux enfants en rétablissement. À l’instant où nous sommes tous apparus au coin, elles ont entonné un chant spontané qui nous a figés sur place. C’était un chant de remerciement à l’UNICEF, car plusieurs d’entre nous portaient les fameux t-shirts bleus et les casquettes de l’UNICEF. Nous nous sommes empressés de l’enregistrer et avons réussi à capter l’audio, que nous avons utilisé à la fin de notre film. J’ai prononcé quelques mots pour les remercier et, en plongeant mon regard dans le leur, j’ai de nouveau ressenti cette humilité, sachant qu’elles comptaient sur moi pour les aider, et que tout ce que je pouvais faire, c’était manier une caméra.

Une rangée de mères karamojong tenant leurs bébés en attendant un programme d’alimentation externe hebdomadaire
Des mères et leurs bébés au programme d’alimentation externe du jeudi.

Trois mois plus tôt, l’une de ces femmes dans la file, c’était Lucy, vous vous souvenez de Lucy, au début? Lucy a pris une décision qui a sauvé une vie : amener Aliat à l’hôpital St. Kizito Matany, car la petite souffrait de malnutrition avancée. Selon les mots de Lucy : « Ma fille est tombée malade, elle refusait de s’alimenter, elle a commencé à uriner au lit et à transpirer la nuit. Elle est restée ainsi pendant trois jours. Je suis allée dans la brousse cueillir des herbes pour elle. Après trois autres jours, je l’ai amenée à l’hôpital, parce que sa fièvre ne baissait pas. » Aliat a aussitôt été admise à l’unité de nutrition et a fini par accepter le lait et le gruau, jusqu’à ce que son état s’améliore. Aliat a aussi profité du Plumpy’Nut, un supplément alimentaire novateur à base d’arachides fourni par l’UNICEF, aussi efficace qu’aimé des enfants.

Aliat, désormais rétablie, debout dans une jupe jaune, tenant un emballage de supplément Plumpy Nut
Aliat, rétablie, tenant encore son emballage de Plumpy’Nut.

Chaque village que nous avons visité semblait avoir son propre lot de problèmes, mais l’eau potable est de loin le plus important. L’eau touche à tout : la santé, l’éducation, même la sécurité. Et quand on considère que plus de 60 pour cent des enfants vivent à plus de 30 minutes d’une source d’eau potable, et que 30 pour cent n’y ont aucun accès, on commence à comprendre pourquoi donner à ces gens accès à l’eau potable est la plus grande priorité de la région.

Cette année, l’UNICEF travaille en Ouganda pour donner à 109 000 personnes un accès sûr à 15 litres d’eau potable par jour. Et même si cela peut sembler n’être qu’un programme d’eau, des gestes comme celui-là aideront à briser le cycle du passé et à rendre possible l’éducation, qui est la clé de leur prospérité.

Croyez-moi, les Karamojong sont prêts à se prendre en main. Leur force et leur désir d’une vie meilleure se lisent sur leurs visages. Tout ce qu’il leur faut, c’est que nous croyions en eux et que nous les aidions à bâtir des communautés autonomes.

Un jeune garçon karamojong faisant un pouce en l’air, un léger sourire à la caméra
Leur force et leur désir d’une vie meilleure se lisent sur leurs visages.

Pour voir le film Karamoja Rising, qui raconte les histoires de Sylvia et de Lochap, explorez l’étude de cas UNICEF360°. Merci à tous ceux qui ont rendu ce voyage possible, et à tous ceux qui ont contribué au lancement de ce programme.

Idea Studio: Bruce Sinclair, Jon Riera, Connor Illsley, Adrienne Annau, Lee Smith, Nancy Melcher, Kateryna Topol, Jason Kan, Christine Leslie, Tyson Kuteyi, Joanne Rufiange, Martin Malette, Romain Gallibour, Dan Horton, Brianna Todd, Nadia Popatia, Sharon Hayward, Darren Conley, Bernie Roehl, Sasha Haghani, Gary Toste et Nicholas Hurst Saito.

UNICEF: Sharon Avery, Meg French, Deana Shaw, Tiffany Baggetta, Moe Isar, Rebecca Barclay, Jaya Murthy, Proscovia Mbonya, Martin Ngolobe, Robby Omongo, ML Lalonde, David Cravinho et la sécurité de l’UNDSS.

Cet article a d’abord été publié sur LinkedIn.